De l’épuisement d’être toujours positif

De nos jours, il faut faire face. Rester souriant et aimable, même quand on meurt intérieurement.

On peut mourir de plein de chose : de peur, de honte, d’ennui… Peu importe ce que tu peux ressentir, l’important c’est de ne pas le montrer. Tu passes un oral d’examen ? Reste détendu ! Tu passes un entretien d’embauche ? Joue-la cool-corporate et assuré !

Quoi que tu fasses de social, il s’agit toujours de jouer un rôle. Même quand tu es avec tes amis, tu plaisanteras, riras, en partie parce que c’est un moyen pour oublier ces problèmes qui te bouffent la vie (et c’est parfois nécessaire) et tu éviteras de leur en parler, de tes problèmes. A moins d’être en tête à tête, à moins d’être assez intimes, à moins que cela ne rajoute pas à leurs propres problèmes. Mais à combien de personnes autour de vous pouvez-vous réellement ouvrir votre coeur sans inquiétude quant à leur réaction ?

La survalorisation du positif : la marque d’une société inégalitaire qui se donne bonne conscience

La société actuelle ne valorise que le positif. Et il faut savoir rester positif même dans l’adversité, savoir tirer les leçons de ses échecs, savoir aller de l’avant, se relever, continuer. Si tu ne le fais pas, la seule réponse qu’on t’apporte, c’est « il faut essayer », comme si la seule réponse possible aux émotions négatives étaient de les positiver.

Combien sont les gens, les winners (ou les gens normaux), qui pensent qu’un chômeur de longue durée n’est qu’un fainéant ? Que les jeunes ne veulent pas bosser ? Que les étrangers ne viennent en France que pour les aides et ne foutent rien ? Que les dépressifs ne font pas d’effort ?

Evidemment, ici ou là, un article pointera la magnifique réussite de ce réfugié qui a réussi à apprendre le français et à se faire embaucher quelque part, de cette mère divorcée qui a repris des études pour offrir un avenir meilleur à ses enfants ou encore de ce ex-SDF qui est sorti de l’enfer de la rue et de la drogue grâce à un passion quelconque. Mais vous remarquerez qu’on parle rarement de ceux qui restent sur la touche, qui ne réussissent pas, à moins qu’ils ne crèvent dans la rue (et encore) ou qu’ils se suicident de manière spectaculaire ?

Parce que même dans les médias, les comportements négatifs n’ont pas la côte. Médias qui préfèrent nous montrer la guerre au bout du monde que la misère négativiste de chez nous. Ou alors, le sujet est clivant et le but n’est pas de montrer une France aux sentiments négatifs, mais une France marquée par le chômage, le racisme, l’illettrisme, des sujets hautement polémiques. Mais le dépressif de service ou le jeune qui rate son Bac pour la seconde fois, eux, on ne les voit pas.

Le libéralisme joue même dans le cadre de nos émotions : ce qui va nous faire avancer doit écraser ce qui nous ferait stagner.

L’immobilisme contre la fausse mobilité

Car c’est bien le problème : le négatif ne fait pas avancer. Il pompe vos forces et vos envies, il réduit votre imagination, il vous rend moins productif. Il vous fait stagner. Alors que le positif, lui, va vous mettre en mouvement.

Encore un travers de l’essort du libéralisme : le progrès est associé à la vitesse, donc au mouvement, rapide, telle une locomotive à vapeur sur un chemin de fer. Par opposition à l’image du paysan de Millet qui, lui, n’est pas dans le progrès (sauf quand il se mettra en mouvement sur un tracteur), parce qu’il fait ce qu’il a toujours fait : il est immobile dans sa pensée.  Or de nos jours, de plus en plus de paysans retournent à l’agriculture d’antan, abandonnent le tracteur pour le cheval de trait, et l’on voit de plus en plus de contestation des nouvelles voies SNCF.

Cette idée que le négatif fait stagner ne devrait pourtant pas nous effrayer : l’immobilité devrait être associée au repos et non à l’immobilisme. Il faut en passer par des émotions et des situations négatives parce que c’est la vie ! Comment pourriez-vous apprécier les moments positifs, sinon ?

Ce qu’il faut combattre, c’est le principe du mouvement pour le mouvement. Cela ne sert à rien d’avancer si l’on ne sait pas où l’on va. Alors que prendre le temps de se poser va permettre d’éclaircir la situation. Ainsi, si l’on positive juste pour ne jamais se laisser emporter par la vague d’immobilité du désespoir, on ne prend pas le temps d’examiner la situation qui a amené cette vague à nos pieds.

Combattre l’image négative du… négatif

Les situations ne sont ni négatives, ni positives en soi. Il faut qu’on les rapporte à notre propre ressenti pour qu’elles deviennent négatives ou positives. Pour l’un, la perte d’un emploi sera une catastrophe quand pour l’autre, c’est une opportunité de passer à autre chose. Une même situation peut donc être vue de manière négative ou positive. Mais en quoi, la personne qui profitera de son licenciement pour reprendre des études et devenir fleuriste a-t-elle un comportement plus socialement acceptable ?

Le type qui sombre dans la dépression, qui perd toute motivation en la recherche du boulot est tout aussi respectable. Il est juste incompris : vivre une situation que l’on considère comme négative, c’est perdre de la confiance en soi, mais aussi et surtout, dans les autres. Parce que l’on ne se sent pas compris, aidé, parce que l’on ne veut pas faire pitié (la négativité ne gomme pas la fierté), parce que les autres ne comprennent pas ce que l’on vit.  Il y a un décalage entre la société ultra-positiviste et l’individu dont le monde est rempli de négativité : parce que la société elle-même voit cette négativité comme néfaste et donc à bannir. Au delà, c’est l’individu qui les vit qui subit cet ostracisme.

La société va l’encourager à se reprendre en main, à aller de l’avant, à positiver, pensant résoudre le problème d’immobilisme ou de motivation de l’individu, alors que le problème n’est pas là. Ce n’est pas à l’individu d’assumer tous les efforts, c’est à la société de nouer le dialogue, de redonner confiance en elle.

La survalorisation de l’effort : un travers du libéralisme

L’effort est partout : l’effort physique, l’effort financier, l’effort dans les relations sociales, familiales, l’effort de langage, intellectuel, de compréhension… L’effort permet d’atteindre un palier supérieur : on devient plus fort, plus riche financièrement, mentalement ou intellectuellement. C’est une surenchère, une course permanente à l’efficacité. Car oui, si l’on est positif et que l’on fait des efforts, on sera plus efficace, performant… plus, plus, plus…

C’est typiquement un signe que le libéralisme est ancré au plus profond de notre société : pourquoi encourager l’effort de tous ? Pour gagner en productivité, en efficacité, en autonomie, en ressources financières ou matériels : et ce n’est pas l’employé qui y gagne, c’est le patron ! Car l’effort, c’est aussi la menace : faire un effort financier, c’est soit, pour le client, dépenser plus, soit, pour le vendeur, accepter de gagner moins pour la même chose. Les efforts des syndicats, c’est pour ne pas perdre des emplois. Si tu ne fais pas d’efforts à l’école, tu n’auras pas ton bac. La menace ne disparait pas lorsqu’on la couvre du positif « C’est pour ton bien »

Sans compter le typique « Fais un effort » exaspéré que l’on vous lance lorsque vous manifestez peu d’enthousiasme à aller voir une tata ronchon ou à parler au beau-frère que vous en pouvez pas sentir. Parce que le monde libéral marche sur les conventions sociales : respect de la famille, de la hiérarchie, des ordres sociaux. A partir du moment où les employés ne regardent plus leur patron comme un demi-dieu pourvoyeur d’emplois, l’ordre établi est menacé, et avec lui les privilèges de certains.

Que l’effort soit une bonne chose, c’est une question de situations. S’il est subit, tout comme la positivité forcée, il n’est pas à encourager.

Le positif fatigue autant que le négatif, voire plus

On sait que les émotions négatives vous bouffent l’esprit, l’énergie et vous contaminent : voir les choses en noir, c’est connu, n’est pas pour vous remonter le moral. C’est connu… même aucune étude ne le prouve.

Mais on ne parle jamais de l’épuisement de la « positivité ». Garder la face, ça implique beaucoup plus d’efforts que de se laisser aller à pleurer, hurler ou même laisser tomber. Il faut ravaler sa fierté, ses convictions, retaper sa confiance en soi comme on rafistole un vieille maison. C’est un acte de tous les instants : à chaque fois que l’évènement négatif vous revient en mémoire, il faut le combattre, vous rassurez sans cesse sur vos capacités, sur votre expérience, votre propre valeur. C’est une action permanente de lutte contre notre nature humaine qui veut que l’on soit triste et déprimé face à ce qui est triste et déprimant.

La positivité, c’est une lutte permanente. Elle épuise aussi et lorsque l’on arrive à la limite de ses capacités, on craquera peut-être plus que si l’on se laissait aller de temps en temps à pleurer ou à s’énerver contre quelqu’un. Parce pleurer ou crier, c’est exprimer ce que l’on ressent vraiment, c’est naturel, c’est même psychiquement sain. Ne pas se voiler la face en quelque sorte.

Le positif, c’est le mouvement, il faut faire un effort pour rester en mouvement, alors que le négatif, c’est l’immobilité, cela ne demande que de l’abandon, non pas au sens d’échec, mais au sens de repos. Il faut apprendre à se reposer aussi psychiquement : s’abandonner au négatif permet de reprendre des forces pour se remettre en mouvement. Tout comme le sommeil est indispensable à l’homme (sans lui, il devient fou), les sentiments négatifs doivent faire partie de sa vie et non pas être refoulés au non d’une idée productiviste de la positivité obligée.

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