Nous mourrons zen nous zaimant (article très long)

Du temps où j’habitais à Paris, j’ai souvent assisté à des opéras à Bastille. De très belles productions, des émotions fortes, des trucs qu’on ne voit pas ailleurs… D’ailleurs, l’opéra Bastille est une de mes salles préférées : seuls ceux qui ont déjà pénétré dans la salle sauront de quoi je parle : cosy, apaisante et surtout l’impression d’être en petit comité malgré l’immensité de la salle. Les photos ne transcrivent pas cette ambiance si particulière.

Depuis que je ne vis plus à Paris, je me rabats sur un opéra municipal de province, ce qui a des avantages (une volonté municipale forte d’encourager la création artistique, ce qui permet d’avoir une grosse programmation en création et musique contemporaine) et des inconvénients (disons que les mises en scènes et les créations artistiques sont assez inégales, quant au placement, il est aléatoire tant niveau assise que visibilité)

Du coup, je me tourne à nouveau vers les opéras en vidéo. Cette année, le Don Carlos de Verdi en version originale de Grand Opéra (comprenez en 5 actes et en français) c’est la grosse production de la rentrée à l’opéra de Paris : diffusé en direct dans les cinémas UGC, en léger différé sur Arte et disponible sur Arte Concert.

Don Carlos transformé en pâle copie de Werther

C’est sur Arte Concert que je l’ai récupéré. J’ai commencé à le regarder sans lire aucune critique avant. J’ai arrêté au début du deuxième acte… et je suis allée voir les critiques, histoire de m’épargner 3h de torture pour 5minutes de grâce.

Don Carlos en français, c’est un de ces opéras dont je collectionne les versions (je dois en avoir 3 ou 4 dans mes cds, ce qui est assez conséquent quand on sait que la version française en 5 actes n’est quasiment plus jamais jouée), du coup, j’en attends beaucoup.

Ici, j’ai été assez déçue. La mise en scène d’abord… J’apprends qu’à la première, le metteur en scène a été sifflé. Je comprends pourquoi. Il a transformé un Grand opéra avec des intrigues politiques importantes en Werther bis.

Acte 1:

J’ai mis du temps à comprendre que Carlos était en train de se souvenir de sa première rencontre avec Elisabeth et non de la vivre en vrai. Je ne voyais pas pourquoi Elisabeth était en mariée blanche, pourquoi Werther-Carlos découpait des journaux et s’était tailladé les poignets. Bref, si tu ne connais pas l’histoire, tu as un peu de mal à raccrocher. C’est con mais j’apprécie que les metteurs en scène pensent à ceux qui n’ont jamais été voir un opéra et qui ne lisent pas le résumé avant (à Bastille, le programme est payant, donc tout le monde ne lit pas les délires du metteur en scène avant la séance)

Bon, disons, pourquoi pas… Mais du coup, niveau vocalise, ce n’est pas du tout la même interprétation : dans la version originale, Carlos et Elisabeth sont naïfs, ils se croient fiancés, ils sont maladroits, tombent amoureux… Dans la version de Bastille, Carlos hurle son désespoir en disant qu’il l’aime… c’est un choix, mais à hurler comme ça dès le départ, il faut arriver à suivre pendant les 3h suivantes sans lasser.

D’accord, on est à Bastille, la salle est grande, l’acoustique pas forcément très bonne, mais de là à crier ! Dans cette même salle, j’ai entendu Bryn Terfel finir une sérénade Don Giovanni en murmurant ! Et je n’étais pas au premier rang… C’est possible de chanter en nuançant un peu.

Donc j’ai fini par mettre la mise en scène en veilleuse et l’opéra en arrière plan pour me concentrer sur la musique. (et ce que je voyais à chaque fois que j’y jetais un œil m’horrifiait…)

Je passerai sur les décors sans âme et les costumes… ok, c’est un genre de transposer une époque à une autre… mais bon, il faut aussi tenir compte des physiques des chanteurs : difficile de faire passer Jonas Kaufmann pour un jeune étudiant anglais avec son pull col en V, et le costume mal coupé de Terzier.

Trop de voix, mal assorties…

J’ai du mal avec Jonas Kaufmann. Oui, c’est the ténor en vogue en ce moment, mais j’ai du mal à apprécier son timbre de voix (je les aime plus clairs quand il s’agit de ténors). Je reconnais qu’il chante distinctement, qu’on comprend ce qu’il dit et on lui pardonne (comme à tout chanteur qui sait articuler le français) un léger accent qui ressort sur certain mot. C’est le jeu de l’opéra. Mais là, j’avoue avoir eu du mal avec son chant trop dans l’excès romantique à la Werther.

Jonas Kaufmann, je l’ai découvert dans Werther, justement, qu’un ami m’avait offert en dvd. J’ai mis du temps à le regarder parce que, bon, Werther, c’est longuet… Opéra romantique avec des grandes plages de musique et assez peu d’air à proprement parler. Et là, j’ai eu l’impression que c’était pareil : Carlos en Werther qui aurait raté son suicide… Alors que les personnages sont totalement différents : l’un est dans le désespoir total parce que sa Charlotte a épousé par devoir un autre type, l’autre tente de sortir de sa dépression, de se prendre de passion pour la politique, pour la justice, parce que son Elisabeth a épousé un autre type par devoir. Donc grosso modo la situation de base est la même, mais leur réaction est à l’opposé. Carlos veut s’en sortir, il s’en donne les moyens ! Pas Werther… (et c’est en ça qu’il est absolument infect) Ici, on est réduit à un clone de Werther qui chougne dès le départ.

C’est dommage d’ailleurs car, Don Carlos, c’est un opéra qui parle plus de politique qu’il ne parle d’amour. Je trouve même plus intéressante la relation Carlos-Philippe-Posa que l’intrigue Carlos-Elisabeth. Là, on a un opéra qui tourne autour de Carlos (alors que sincèrement, l’homme fort, c’est Posa ! C’est lui qui prend en main, qui dirige, qui reste lui-même et qui plait pour ça ! Posa, sans lui, y’a plus d’histoire !)

Acte 2:

Venons-en à Posa justement. Ludovic Terzier, français et diction impeccable… jusqu’au duo « Dieu, tu semas dans nos âmes » Si vous ne connaissez pas, ce duo, c’est l’un des plus beaux duos masculins qui puisse exister ! Et soudain… Nous mourrons-Z-en-nous-Z-aimant… Si l’on ne veut pas paraître ridicule, parfois, il faut savoir faire une césure à la place d’une liaison ou au moins ne pas marquer la liaison trop fortement. De plus, j’ai trouvé que les deux voix s’accordaient mal : les deux timbres sont trop semblables, trop sombres tous les deux, du coup, les nuances de Jonas Kaufmann ressortent mal, écrasées par la voix de Terzier.

Là, j’ai arrêté. Le ridicule de la scène m’a tuER…

Après avoir lu les critiques, j’ai repris l’écoute en zappant la mise en scène. On me promettait quelques moments exceptionnels.

Duo Carlos-Elisabeth : Kaufmann nuance enfin… Quelques phrases, échanges tout en douceur entre Sonya Yoncheva et j’y crois, on arrive à quelque chose qui peut émouvoir réellement. Mais il s’oublie rapidement et enfle de la voix avant même l’envolée lyrique finale… du coup, cette dernière perd en puissance ! (il fera la même chose au couronnement lorsqu’il menace le roi)

Entrée de Philippe : Mon Dieu, mais virez le tailleur ! La coupe du costume est ratée sur un roi d’Espagne, bon sang ! Vous les avez achetés chez Kiabi ou quoi ?

L’air de Posa : étouffé par les cuivres de l’orchestre (peut-être un problème de prise de son ? On entend régulièrement et distinctement les gens qui toussent…) et dans le duo qui suit, Terzier manque de souplesse…

Acte 3 :

Alors, jusqu’ici, je n’ai rien dit sur l’Elisabeth de Yoncheva… sauf qu’elle m’énerve depuis le début. Elisabeth est une fille de France, elle a appris dès son plus jeune âge à se comporter en future reine, elle sait choisir entre son devoir et son désir… Et Yoncheva passe son temps à se languir comme une Traviata. Où est la grâce, la bonté, la noblesse ? Comment Eboli peut-elle être jalouse de ça ? C’est elle la garce, pas Elisabeth ! Mais là, elle se moque même de la religion (qui est son seul recours à la fin) en mimant le geste de prière du roi… et niveau voix, c’est pareil, on est dans les émotions qui explosent. Comment peut-elle être vue comme un modèle de vertu, pure et sans tâche, faussement accusé, dans l’acte suivant ? Sincèrement, là, Eboli est une sainte et Elisabeth une garce… Le monde à l’envers.

Trio Eboli-Posa-Carlos : c’est poussif… Terzier s’en sort en nuançant mais il est écrasé par Kaufmann qu’on est le seul à entendre, quant Elina Garanca, pour une lionne blessée qui menace, elle n’est pas très impressionnante. Malheur sur toi, fils adultère… à moitié avalé, ce qui rend la malédiction peu crédible et le trio enchaine trop vite pour être impressionnant : on n’y comprend rien si ce n’est une grande confusion (alors que la scène n’est pas confuse du tout !)

Duo Posa-Carlos : le moment clé, le moment où Carlos confie sa vie à Posa qui sait qu’il va y rester (donc THE bascule dans l’opéra), très peu habité… où est l’enjeu de cette amitié à la vie à la mort si ce n’est un bête échange de paroles dans un couloir…

Le couronnement : J’ai osé regardé la vidéo… ok, donc le roi se désespère bien avant son grand air (qu’on m’a promis magnifique… y’a intérêt), on passe dans le vaudeville : Philippe II, ce grand roi toujours seul qui prend sa charge le plus sérieusement du monde (qui en est à sa troisième épouse s’il faut le rappeler, on va pas parler d’un mariage d’amour !) se bourre la gueule avant son grand oral devant le peuple, bouscule sa femme alors qu’il n’est pas encore au courant de son infidélité supposée…
Bordel, Philippe, c’est l’archétype du roi qui sacrifie sa famille et son bonheur à son pays ! Là on va finir sur « il veut la mort de son fils parce qu’il a piqué sa femme… » Et l’enjeu politique ? Le poids de la religion ? BORDEL LE METTEUR EN SCENE AU BUCHER ! (sans parler d’Elisabeth qui parait avoir fumé du lexomil… et le vieux qui représente Charles Quint planqué derrière une grille, puis arrêté par un vigile et mis à genou comme pour exécution de Daesh…  Posa qui grille une cigarette pendant que Carlos menace le roi… WTF !)

Du coup, j’ai pas vraiment écouté la scène… pourtant c’est la trahison, le choix politique (la justice divine, l’injustice des hommes…), cette scène est politique, c’est la trahison d’un fils, celle d’un ami, c’est la scène de la RAISON des hommes mûrs contre la déraison de la jeunesse… Et ben, c’est bariolé, c’est costumé (punaise, mais TAILLEZ LES COSTUMES AUX MESURES DES CHANTEURS !) et c’est confus visuellement, donc confus pour le type qui n’a pas lu le résumé de l’opéra…

Acte 4 :

Donc on commence par l’air dont j’ai lu qu’il était exceptionnellement bien chanté… Un air qui me donne la chair de poule. Je coupe la vidéo, histoire de me concentrer sur la voix.
Ildar Abdrazakov en Philippe… Ok, la voix qui tremble (la volonté d’exprimer l’émotion ? mes hauts-parleurs ?) je suis pas fan. Mais à part ça, rien à redire et à la fin, le dernier « elle ne m’aime pas » était émouvant. Pas l’extase, cependant.

Duo Philippe-Inquisiteur (Dmitry Belosselskiy) : Alors, là, les critiques que j’avais lu le disait pas très bon, voix qui s’accordaient mal. Je ne suis pas du tout d’accord. Deux orgueils qui s’affrontent, l’un qui finit par plier (et on sent bien la résignation dans la dernière note de Philippe qui sonne comme le glas qu’il est pour Posa)

Duo Elisabeth-Philippe puis le quatuor, le duo, l’air d’Eboli : AH ENFIN ! rien à redire, vocalement superbe. La mise en scène gâche tout : la salle de cinéma privée, Philippe en Othello, je suis pas fan, Posa qui débarque en costume de clown bedonnant (honnêtement, c’est l’impression que ça donne ! ).

Duo Carlos-Posa : Kaufmann toujours trop fort, trop puissant: Carlos est abattu, en prison qu’il appelle son tombeau et a encore la force de pousser sa gueulante… Posa par contre a bien conscience que la fin est proche (noble martyr qu’il est) « Dans tes yeux baignés de larmes, pourquoi donc ce muet effroi ? » (sauf que Carlos a plus l’air de faussement pleurer sur le sort de son premier caleçon que sur la mort à venir de Posa. Ah la voilà la belle amitié !), Terzier meurt impeccablement.
Mise en scène : dans les années 30, il y avait des fusils à viseur rouge ?

Duo Philippe-Carlos et fin de l’acte : Bon heureusement, Carlos-Kaufmann-Werther se ressaisit et on peut enfin se laisser porter par la musique dans le désespoir qu’ouvre la mort de Posa.

Acte 5 :

Parfait (si on zappe la mise en scène et Elisabeth qui joue les Juliettes, pour que toutes les références romantiques soient présentes dans un drame qui en manquait visiblement à la base, hein, parce que voilà, les gens sont bêtes, ils ne comprennent pas si on ne leur colle pas des clichés sous les yeux…)

En résumé

Niveau mise en scène, décors, costumes : ça ne vaut pas le coup.  Transformer un chef d’œuvre qui aborde de grands sujets (devoir, religion, justice) en vaudeville où l’on règle ses comptes persos sous couvert de décision politique, c’est lamentable.

Ce qui me dérange le plus avec ces choix, c’est qu’on passe à l’as le côté construction de devoir : Carlos, c’est l’anti-Werther, il évolue, il passe de l’enfant amoureux capricieux et centré sur lui-même à l’adulte qui prend ses responsabilités et s’arrache à cet amour qu’il n’a pas le droit de vivre. C’est un vrai parcours initiatique quand on y regarde de plus près… sauf que tout ça, ici, y’a pas ! Werther-Carlos se suicide, Elisabeth aussi… Où est la morale lorsque Charles Quint débarque et annonce que la paix ne se trouve qu’auprès de Dieu (ça veut pas dire qu’on doit se suicider, ça veut dire qu’il faut assumer son rôle jusqu’au bout ! Charles Quint bordel, s’il y a un type encore plus rigide sur le devoir royal que Philippe II, c’est Charles Quint !)

Direction de Philippe Jordan : un peu brutale, certaines nuances de la partition ne ressortent pas assez… et parfois, ça sort et on se dit « Ouais, ça c’est vraiment bien » (dommage que ça ne soit pas tout le temps).

Quant aux choix de la partition, ils montrent que la vision était une vision romantique (envolées lyriques parfois un peu lourdes et insistantes… c’est cohérent avec le jeu des acteurs… mais bonjour les nuances ! Ils ont coupé le ballet, pourquoi ne pas avoir fait de même avec d’autres moments ? Certains l’avaient fait il y a vingt ans et ça n’avait pas dénaturé l’œuvre.)

Les chanteurs mettent du temps à trouver la grâce qui parcourt l’opéra pourtant du début à la fin… En gros, avant le 4e acte, c’est poussif et peu inspiré car trop dans le pathos : ça marche au 4e acte parce que c’est un acte où l’on hurle, où l’on se bat, se dispute !

J’avoue que je ne suis pas objective : Don Carlos, je l’ai découvert avec la production du Châtelet, avec la direction sobre et efficace de Pappano, la mise en scène impeccable de Luc Bondy, Alagna, Hampson et Van Dam très bien assortis, Karita Matila parfaite et même Waltrud Meier, vocalement limite, était scéniquement admirable. La barre est donc très haute !

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