Où il est question de genre à l’école.

[Précision puisqu’il va être question de genre : je parle ici, comme généralement sur ce blog, au masculin « neutre » parce que je suis de la vieille école et qu’il est plus facile pour moi de m’exprimer ainsi. No offence.]

La question du genre à l’école, en classe est problématique.

Je me la pose depuis plus d’un an. En fait, depuis que je suis remplaçante et que je passe beaucoup de temps en maternelle 1 .

A l’ESPE, pendant la formation, je me souviens d’un cours sur la maternelle où l’on nous demandait de faire très attention aux représentations, aux images qu’on proposait aux élèves. Ainsi, il ne fallait pas qu’un petit garçon représente le coin voiture et construction et une petite fille le coin des poupées et de la cuisine.

Alors que les autres stagiaires proposaient d’inverser, mettre un garçon aux poupées et la représentation d’une fille au coin voitures, je trouvais déjà plus logique de mettre juste une image de voitures et de poupées, sans ajouter d’enfants dessus. Ils savent comment faire, pas besoin d’enfants sur l’image. Mais pour les adultes, une image avec un enfant qui joue, c’est tellement plus joli ! Et c’est là que le problème se pose : on parle de ne pas stigmatiser, de ne pas induire des comportements stéréotypés 2, du coup, on pousse plutôt vers un inversement des rôles en croyant bien faire et en oubliant qu’on inculque certains stéréotypes dès le plus jeune âge sans même en avoir conscience.

Tableau présentant deux colonnes surmontées d'images : Les filles présentent un dessin expressif d'une petite fille très souriantes, les yeux plissés, les cheveux longs et bien coiffés, les bras ouvert, mains paumes vers le haut; les garçons sont représentés par un dessin très schématique d'un garçon, cheveux courts en brosse, moins souriant, les mains très schématiques sans réelle expression et portant un tshirt et short.
Tableau d’accueil d’une classe
de moyenne section vu l’année dernière :
les enfants, en arrivant, doivent eux-même se placer dans la bonne colonne et répondre aux normes imposées par les images (fille : très souriante, cheveux longs et robe, bras accueillants; garçon : cheveux courts, short, mains très schématisées et sourire moins marqué qui démarque une moindre injonction d’ouverture à l’autre)

Ainsi, dans beaucoup de classes de maternelle, le matin, on compte les élèves. Cela permet d’inscrire la comptine numérique dans la tête 3, et d’associer le principe « un nombre, une personne » qui permet d’acquérir le côté cardinal du nombre 4. Or, dans beaucoup de classes, on compte l’ensemble des élèves, puis l’ensemble des filles et l’ensemble des garçons 5. On applique déjà, à un âge où ils n’ont pas encore de conscience du genre, qu’il y a des filles et des garçons et qu’on doit se placer d’un côté ou de l’autre, sans autre choix. Je suis bien obligée de suivre les rituels, surtout lorsque je ne suis là que pour deux ou trois jours, mais à chaque fois cela me hérisse le poil. Combien de fois, il m’est arrivé de compter un garçon comme une fille parce qu’il avait les cheveux un peu longs ou les traits fins ? Les enfants eux-même se trompent souvent et se font reprendre par un adulte « Non, c’est un garçon. Non, c’est une fille. » A un moment où ils n’ont pas encore conscience de la sexualité ou des différences de genre, on le leur inculte, nous, adultes !

La plupart des profs le font en croyant bien faire en plus ! Notamment parce qu’on nous dit qu’il faut enseigner les stéréotypes culturels pour comprendre le monde et ensuite les déconstruire pour acquérir l’humour, la nuance, la contradiction du monde 6. Beaucoup de profs pensent donc qu’il est « bien » de construire le stéréotype fille/garçon pour le casser ensuite. Sauf que le stéréotype culturel qui aide à comprendre la littérature et l’art, n’est pas le même que le stéréotype systémique qui va s’imposer à l’individu : le stéréotype du grand méchant loup est extérieur à l’enfant : il pourra ou non choisir de l’incarner dans un jeu, mais on ne va pas lui dire « Tu es un grand méchant loup » tous les jours ! Alors que le stéréotype fille/garçon va s’imposer à l’enfant et à ses camarades : il se retrouvera en situation d’inconfort s’il joue aux poupées ou qu’elle joue aux voitures, même lorsque le discours sera « Les filles peuvent y jouer, les garçons aussi… » parce qu’inconsciemment on aura construit le côté garçons/voitures et filles/poupées 7, alors qu’il ne devrait y avoir aucun genre associé à quelque type d’activité que ce soit.

Cette question du genre, je me la pose encore plus depuis cette semaine à cause de trois évènements qui se sont déroulés en quelques jours, voire heures, d’intervalles.

J’ai regardé l’excellent et touchant documentaire de Sébastien Lifshitz « Petite Fille » 8. On découvre une petite fille, née garçon, qui n’a que 7 ans, qui se fait rabrouer par les adultes de l’école, du conservatoire, pour vouloir « être elle-même », on y voit la souffrance des parents face aux autres adultes, l’Éducation nationale surtout qui pose problème, la violence de certains enfants qui reproduisent l’exemple qu’on leur montre 9, alors que ça ne coûte rien de l’accepter en tant que fille ! Comme dit sa mère dans le reportage : « S’il n’y avait pas ce bout de papier qui indique « garçon » personne ne douterait que c’est une fille. » Mais on y voit heureusement aussi des enfants qui ne se posent pas de question et l’accepte comme elle est.

Deuxième évènement, j’ai appris qu’une lycéenne transgenre s’était suicidée dans ma ville. Au-delà de cet évènement, c’est surtout la réaction de la rectrice d’Académie qui m’a fait enrager. A elle seule, cette réaction montre combien le système est dysfonctionnel : la rectrice, je cite La Voix du Nord, « souhaite des formations « encore plus soutenues » du corps enseignant, afin d’améliorer l’accompagnement spécifique des élèves en transition de genre, et aussi en général « de ceux qui sont en souffrance. » » 10. Et dans son message de soutien à la famille de cette élève, la rectrice parle d’elle au masculin ! Les beaux discours sont trop nombreux, mais dans les faits, rarement appliqués 11, alors qu’il est tellement simple d’accepter que le genre d’une personne est celui qu’elle choisit. En plus, ici, il n’était pas question du pronom « iel » puisque cette lycéenne s’identifiait à l’un des deux genres officiellement reconnus par l’Éducation nationale…

Enfin, le troisième évènement a été plus personnel. Je finissais, hier, un remplacement long dans une classe de grande section, dans un quartier assez peu mixte et pas très riche. Les garçons y font déjà du foot, les filles sont toutes habillées en robes et cheveux longs. Je me suis appliquée à ne pas parler de filles ou de garçons, et à ne pas trop distinguer les genres au quotidien. C’est assez facile en fait, il suffit d’éviter les situations qui poseraient problème (on ferme le coin cuisine, on range les poupées et les voitures, on pousse vers les puzzles et le dessin). Une stratégie d’évitement, certes, mais en ce moment, avec la fatigue et la situation, je préfère éviter simplement tous les conflits 12. Pendant deux mois, j’ai donc réussi à ne pas avoir à gérer trop de « les filles font ci, les garçons ça ». Hier, dernier jour d’école avant les vacances, dernier jour de mon remplacement, j’ai accédé à leur demande, j’ai ouvert la cuisine, ressorti poupées et garage de voitures. Pour éviter tout débordement, j’ai imposé un quota de 4 élèves par coin et j’ai fait tourner les groupes. Évidemment, le premier groupe aux voitures était constitué exclusivement de garçons. Je dis » évidemment », parce que je n’ai pas imposé les groupes : j’ai demandé « qui voulait y aller » et les garçons se sont précipités sur les voitures. Une remarque est sortie alors, de la part d’un petit garçon, qu’il avait le droit de jouer aux voitures parce qu’il était un garçon. J’ai répondu, assez fort pour que tous entendent, que ce n’était pas une question de fille/garçon mais une question de places : que si une fille voulait jouer aux voitures, elle pouvait et que lui, en attendant son tour, avait le droit d’aller jouer aux poupées puisqu’il y restait une place. Dès le deuxième tour, les groupes étaient mixtes : les filles avaient entendu qu’elles « pouvaient » jouer aux voitures, que les garçons « pouvaient » jouer aux poupées, et je n’ai plus eu aucune remarque à ce sujet.

Tous ça pour en venir au fait : la question du genre n’est pas encore correctement abordée à l’école. Pourquoi ? Parce qu’on a sans doute toujours fait comme ça, que l’essence même de l’école de Jules Ferry était d’être pour tous/toutes mais « non mixte ». Parce qu’on nous a appris qu’il y avait les filles et les garçons, qu’on était soit l’un, soit l’autre et que l’entre-deux rend mal à l’aise. Parce qu’on nous « apprend » à enseigner mais qu’on nous apprend rarement à réfléchir sur sa pratique, sur les implications de chacun de nos gestes, de nos choix, de nos comportements.

Certes l’ESPE (INSPE désormais) impose des cours de « Pratiques réflexives », mais ces cours sont tellement inégaux selon les profs ! Et ils sont proposés à un moment de notre parcours où l’on se cherche encore et où l’on souhaite surtout « plaire » à notre hiérarchie pour être titularisé, ce qui ne permet pas de prendre le recul sur ce que l’on fait au quotidien. Qui se souvient, trois ans après, de ces quelques heures où l’on revenait sur sa pratique et où l’on analysait, en groupe, les problèmes et les solutions possibles ? Que beaucoup d’étudiants, alors, prenaient pour une perte de temps ? Quel professeur a suffisamment de temps, au quotidien, pour se poser et réfléchir à sa pratique et non, juste à comment il va faire pour enseigner telle ou telle notion ?

Mais je m’éloigne du sujet initial, donc je vais m’arrêter là. Sans véritable conclusion, car au fond, il n’y en a pas vraiment…

***

Notes :

1-Allez savoir pourquoi, j’ai très souvent remplacé en maternelle, plus qu’en élémentaire.

2-Type « les filles en rose, les garçons en bleu »

3-Il faut savoir dire la suite des nombres jusqu’à 30 en fin de maternelle… et ça tombe bien, les classes frôlent bien souvent les 30 élèves.

4-En gros , je compte 1 en touchant 1, 2 en touchant un deuxième élément, et ainsi de suite pour comprendre qu’à la fin, il y a 25 éléments parce que j’ai touché 25 éléments.

5-Le côté pratique : cela permet de répéter le début de la comptine au moins trois fois.

6-Le grand méchant loup est un bon exemple de stéréotype : il est méchant, il veut manger les enfants; ce qui permet, une fois le concept acquis, de comprendre l’humour d’autres histoires où le stéréotype est déconstruit : Si les enfants découvrent le loup avec Loulou de Solotaref, il peut leur être difficile de comprendre que le loup est une image d’ogre, et ils ne vont pas comprendre que Loulou, affamé, veut manger son ami lapin !

7-Construit par le « aussi », sous-entendant qu’à la base, c’est une activité de l’autre sexe.

8- https://www.youtube.com/watch?v=WxXoRUE-mIE

9- Spoiler : lorsque Sasha fait enfin sa rentrée en tant que fille, acceptée par l’école, les autres enfants ne se moquent plus. Comme quoi, ils ne font que reproduire le comportement des adultes !

10- https://www.lavoixdunord.fr/910027/article/2020-12-18/suicide-de-fouad-doit-travailler-sur-l-approche-bienveillante-affirme-la

11- En tout cas dans la hiérarchie, parce que nous, simples profs, on nous oblige à les mettre en pratique : bienveillance, acceptation du handicap, etc. Mais dès qu’on monte d’un cran hiérarchique, combien l’appliquent réellement ? Au-delà du discours, ils ne sont pas si nombreux que ça…

12- Au-delà de la problématique du genre, c’est surtout la problématique du bruit et du calme dans la classe qui m’a poussée à ne pas leur proposer ces activités. C’était une classe très bruyante et dissipée.

6 réflexions au sujet de « Où il est question de genre à l’école. »

  1. ‘lo Paumadou,
    C’est la N-ième fois que je commente sur ce post, sans envoyer.
    Difficile, les questions de genre. Trop d’interdits culturels, religieux, patriarcaux, au choix et sans être limitatif. Du tabou, du non dit, de l’incompréhension, du refus de comprendre, du refus de voir tout court.
    Le documentaire que tu cites « Petite fille », en témoigne. Le suicide de Fouad, et de tous ceux et toutes celles qui y ont également été poussées également.
    En tant qu’humaniste, mais pas que, ça me prend aux tripes. J’aimerais croire qu’on progresse, mais c’est très lentement, trop lentement.
    Comme tu l’écris, il n’y a pas vraiment de conclusion, mais ne lâche pas le morceau.

    Tant que je suis là, sur ton blog, en ce premier jour : tous mes voeux pour 2021. Santé et bonheur.

  2. ‘lo Paumadou,
    Apparemment mon commentaire s’est perdu dans les limbes des internets… Je retente.
    « Question de genre » , à l’école ou ailleurs, rien n’est simple. Trop de religieux assumé ou non, trop de conformisme, trop d’arriérés tout simplement. Et trop peu d’envie de la part des hiérarchies d’aller dans le bon sens, comme le montrent le cas de Fouad et le documentaire « Petite fille ». En tant qu’humaniste, ça me prend les tripes. Que de combat à mener ! A croire que certains aiment compliquer ad nauseam.

    1. Non, il ne s’est pas perdu ! C’est moi qui ai oublié de le valider et d’y répondre par la même occasion (va savoir pourquoi il fallait que je le valide alors que ce dernier n’en a pas eu besoin…) Bref, bonne année à toi aussi !

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