Somatisation

Le réveil n’a pas sonné.
Pas besoin.
Le corps sait, le corps se lève.

Le corps a faim. Le corps boit un verre d’eau. Envie de vomir.
L’estomac ne sait pas. Le cœur non plus.
Les larmes se préparent. Non, pas encore. Pas si tôt…

Le corps se rallonge.
Il est fatigué, il ne veut pas sortir. Mais il ne dort pas.
La gorge fait sentir son poids, elle veut exister, elle veut crier.
Mais le corps l’en empêche.
La tête a dit…

La tête se contredit aussi. Elle sait ce qui doit être fait. Mais ce qui sera fait ?
Elle sait qu’elle doit aller travailler, elle a engagé le corps. Privés de la liberté de choisir, de dire non, pour pouvoir se nourrir et vivre. Mais elle sait aussi ce qui doit être fait, pour le bien du corps… pour son bien à elle.

Elle ne le fera pas, parce qu’elle ne sait pas quoi faire. Si le corps ne va pas travailler, ils ne mangeront pas.

Mais le corps, lui, n’a pas faim. Juste la nausée…

Il fait beau

Il fait beau, un peu frais, mais le soleil est là, le ciel est bleu. Si j’y portais un peu mon attention, j’entendrais le chant des oiseaux. Je soupçonne une mésange charbonnière, bien que je n’en ai pas vu la queue et que mes connaissances en la matière se limitent à être sûre du fait que lorsque j’entends une mouette, c’est bien une mouette (alors qu’il s’agit en fait d’un goéland, mais tout le monde dit mouette, je le dit par mimétisme social). Le confinement a eu pour effet de m’interroger sur le chant des oiseaux que je ne vois pas.

C’est un peu comme ce virus, qu’on ne voit pas, ces malades dont les chiffres s’accumulent, ces morts qui font peur, mais qu’on ne voit pas. Je vois les gens passer dans la rue , chaque jour un peu plus nombreux. Au début, s’il passait une voiture et deux piétons à l’heure, c’était un maximum. Mais les véhicules sont de plus en plus nombreux, au point qu’il m’arrive de penser qu’il s’agit d’un jour normal. Les piétons aussi sont plus présents, comme si on avait oublié la peur des premiers jours, comme si on réalisait que le confinement n’empêche pas de sortir, ni de vivre. Et on oublie chaque jour un peu plus le danger, on pense s’en éloigner, se rapprocher de la fin, du retour à la normale.

Ce n’est qu’une illusion. La planète continue de tourner, le Soleil de se lever et de briller, quelque soit la situation sur Terre. On pense toujours qu’un jour triste ne peut être ensoleillé et que si le mariage est pluvieux, il sera forcément heureux. Comme si les astres avaient une influence sur nos émotions, sur les dangers ou les bonheurs qui nous entourent.

J’y pensais l’autre jour en allant au jardin. Il fait beau, frais, mais très beau. La terre est un peu sèche, comme elle l’est depuis longtemps, comme elle l’était l’année dernière au même moment. Lorsque nous avons planté des fleurs pour la première fois sur le terrain. Le lendemain de la mort de ma grand-mère. C’était un jour triste, il faisait froid et le ciel était gris. Un an après, le ciel est beau, bleu, la vie va, personne n’est malade, personne n’est mort depuis des mois. Tout va bien. C’est forcément lié.

Ça ne l’est pas. La terre n’est pas cruelle de nous offrir des floraisons, le ciel n’est pas ironique de resplendir comme un mois d’août alors que nous voyons nos proches malades, lutter, mourir. Tout comme ils ne comprennent pas notre tristesse lorsqu’ils nous accompagnent par leur froid et leur pluie. Car pour nous, le temps s’arrête, on ne sait plus quoi faire, quoi dire. On attend les nouvelles, la suite. Mais le monde continue. Celui-ci aura une journée de travail normal, ennuyeuse, l’autre vivra le plus beau jour de sa vie, pour l’un le temps passera trop vite et le dernier trouvera la journée interminable. Les drames et les joies de nos vies ne concernent que nous.

Nous les partageons parfois, parce que l’émotion est trop forte. Mais recevons-nous réellement ce que nous attendons ? On voudrait que le monde entier soit aussi triste que nous, on ne reçoit que des condoléances, sincères (réellement ou pas). Nous imprimons nos émotions, nos pensées, au monde qui nous entoure, mais ce n’est que ça : une impression.

Je pars bien loin. Je me dis que la journée d’hier sera la même que celle de demain. Que j’ai de la chance, que la maladie est bien loin. Dans ces conditions, oui, revenir à la normale semble ce qu’il faut faire. Mais je viens d’apprendre que derrière chez moi, quatre personnes sont mortes, emportées en quelques jours. Des gens que je n’ai jamais vu, jamais croisés, dont les noms ne m’évoquent rien. La maladie s’est rapprochée. Bien sûr, je n’en ai pas peur. Je me protège, je reste chez moi, je tourne en rond et me dit que retourner travailler serait certainement plus utile. Et il me faut un effort énorme pour comprendre que ce n’est pas le cas.

Je n’ai jamais été jusqu’au bout de La Peste de Camus. Je me souviens juste qu’il décrit des rues vides où tout semble s’être arrêté. Puis qu’au bout d’un moment, les gens, habitués, se sont remis à vivre normalement parce que la maladie n’était pas visible, que n’ayant pas été touché, on n’en avait plus peur. C’est peut-être une réinvention, je ne l’ai lu qu’une fois, d’un œil distrait, il y a longtemps. Mais j’ai l’impression qu’on en est là : la lassitude, le manque d’ennemi clairement identifiable (les terroristes, les pédophiles, le grand méchant loup), on se lasse de cette histoire et on retombe dans nos habitudes et nos travers. Car on ne peut pas avoir tout le temps peur, on veut résister, on veut continuer à vivre et qu’on ne vit vraiment que lorsqu’on a repris ses habitudes, rassurantes. Parce que nos esprits, paresseux, se refusent à accepter qu’en restant enfermés, qu’en respectant des gestes trop simples, on puisse vaincre. Il nous faut de l’action, du sensationnel, comme dans les romans ou les films. Or, tout n’est que banalité. Et le plus dur est là : lutter sans cesse contre soi-même pour ne pas retomber dans les habitudes d’une vie normale où la maladie n’existerait plus, oubliée. Et accepter qu’en ne faisant rien, on fait quand même quelque chose.

Ma vie en suspens

Trois semaines que je suis confinée. Trois semaines que je me promets de faire tout ce que je n’ai jamais le temps de faire. Me remettre à écrire sérieusement, à corriger ces romans qu’on me conseille d’envoyer à des éditeurs, reprendre le dessin, la peinture.

Mais je ne peux pas. Trop de bruits, de mouvements autour de moi.

C’est une excuse, j’y arrivai. Avant.

Je ne suis pas satisfaite de ma vie. Alors je lui trouve des tas de défauts. Et je tourne en rond dans mon appartement. La chambre des enfants n’est pas rangée. Je ne peux pas écrire. La cuisine est en bordel. Je ne peux pas écrire. Le linge est en train de sécher. Je ne peux pas écrire.

Écrire, c’est se retrouver en dedans. Être seul avec soi. Mais je n’aime plus être seule avec moi : il n’y a plus rien, en dedans. Je ne pense plus à rien, parce que longtemps, j’ai pensé à trop de choses. Les blessures m’ont rendues indifférentes à mes propres pensées. J’avais besoin de faire le vide. Mon esprit refuse de s’emplir.

Et je reste assise sur mon lit, contemplant le vide de mon existence. Ni chaude, ni froide. Juste ce qu’il faut pour ne pas penser, ne plus avancer.

Mea maxima culpa

Tu ne dois pas rêver, tu dois vivre ta vie ! Si tu le veux vraiment, tu pourras faire de ta vie, le rêve que tu imagines.

Je rêve ma vie et ça me paralyse. Parce que m’entendre dire que je peux y arriver, qu’un jour, mes rêves prendront vie, qu’on me reconnaitra à ma juste valeur, qu’on m’écoutera ou tout simplement qu’on m’aimera, que le monde ira mieux autour de moi, ça reporte l’échec sur moi. Mea culpa. C’est parce que je n’ai pas assez essayé, parce que je ne travaille pas assez, que ça ne marche pas.

Je vois que ça marche pour d’autres, qu’ils arrivent à des sommets que je n’ai jamais pu atteindre. Ils ne cessent de dire que c’est la volonté, que c’est le travail. Mais j’ai travaillé, j’ai fait ce qu’il fallait, de la volonté, j’en avais ! A m’épuiser ! Dépressions, corps à bout, mental sur la crête…

Et puis il y a eu le suicide social.

Au départ, j’ai été soulagée, le calme, l’apaisement. Ne plus penser à rien, ni aux autres, ne plus en avoir rien à faire, ne plus s’intéresser à tout ça. Remiser mes rêves au placard, me concentrer sur un autre boulot, d’autres espoirs, moins ambitieux, moins chatoyants. Une maison rangée et propre. Un planning des menus du mois. Un budget équilibré. Les papiers en ordre. Des petites victoires quotidiennes, tristes et sans ambition, mais faciles à conquérir. Rassurantes.

Et le doute.
Si j’avais continué, si je n’avais pas tout lâché, y serais-je parvenu aujourd’hui ? Et si je goutais à nouveau à ces fugaces moment où je me suis dit « Ca y est, je suis arrivée quelque part » sans y être jamais réellement parvenue.

Mais revenir dans cette ancienne vie n’est pas facile. On m’a oublié. On me prend de haut, comme si je débutais, comme si je n’y connaissais rien. On continue de me dire que le travail, l’ambition, ça paye toujours à la fin. Mais quel prix à payer pour ça ? Je me sens décalée.

Non, l’ambition n’est pas la clef, non, le travail n’est pas la solution. La persévérance, non plus. Je le sais : j’ai travaillé, j’ai espéré, pendant des années.

Et la seule chose qu’on me renvoie, c’est que si ça n’a pas marché, c’est que c’était de ma faute. Parce que j’ai cessé de jouer à leur jeu. Mea maxima culpa.

Une mère et sa fille

J’ai rêvé d’elles cette nuit. Je les ai vues, assises l’une en face de l’autre dans un salon, se disputant gentiment comme à chaque réunion de famille, des pics amusantes entre une fille et sa mère.

Cela fera bientôt un an. Six mois. Et je les vois toujours. Je les entends parfois.

Les gens partis ne sont pas vraiment morts.

C’est une évidence, ils se sont éloignés, on oublie de les appeler… mais ils sont toujours là. Quelque part. Un peu comme si le temps prenait sa revanche, la vie continue, une pensée surgit parfois, mais il faut continuer ce que l’on a à faire. On appellera demain, un jour. Jamais.

Je ne pense pas à la fin. Les derniers jours à l’hôpital, sous sédation. Je revois les balades, les réunions, les sottises et les rires. Je les sais encore en vie, quelque part, et si ce n’est que dans mon esprit, c’est déjà ça.

En attente

Officiellement, je travaille. Officieusement, je ne fais rien. J’attends qu’on m’appelle pour me dire de remplacer un collègue. Pour l’instant aucun malade à déplorer sur la circonscription. Je croise les doigts pour que ça n’arrive pas : pas que je n’aime pas travailler, mais je n’aime pas que les gens tombent malades.

Travail difficile en temps ordinaire, se glisser dans les chaussures d’un prof, ses habitudes, ses cours, ses programmations, ses élèves. Saisir le fonctionnement d’une classe, repérer les trublions, les motivés, les prénoms. Tenter de les faire réellement travailler, alors qu’on est arrivé en retard, qu’on ne reste qu’une journée ou deux, et ne pas se contenter d’aligner les exercices de révisions et les coloriages magiques (je n’en donne jamais). Mais on s’habitue. On peaufine, on repère ce qui fonctionne à (presque) tous les coups, ce qui ne marchent (presque) jamais.

Comment aborder ça en temps de confinement ? Dans une classe, vous voyez les élèves, vous voyez qu’ils n’ont pas encore vu cette notion, qu’ils ont des problèmes sur autre chose. S’adapter pour faire des trucs basiques qu’on peut se permettre, quand un professeur titulaire ne prend pas toujours le temps. Apprendre à toute une classe de CM2 a utiliser une règle correctement, pour faire des traits droits qui ne bougent pas par exemple, parce que ce devrait être acquis depuis longtemps mais ne l’est pas. Mais comment faire, à distance ? Pour obtenir les coordonnées des élèves, les codes de connexion du professeur ? Pour les programmations de la classe, les travaux déjà effectués ? Je me pose beaucoup de questions.

Il m’est arrivé d’entrer dans une classe dont les placards étaient fermés, les programmations et livres de cours à l’intérieur, les cahiers des élèves chez le professeur absent, le cahier-journal inexistant, la fiche de suivi pour le remplaçant non-remplie. Sur place, on se débrouille. On demande à la voisine de classe du papier, des indices sur les méthodes utilisées. Les élèves sont les premiers à vous aider aussi. Mais seule chez soi, face à une écran ?

Même la secrétaire de la circo avait l’air embarrassée par mes questions « On se débrouillera ! On apprend très vite depuis quelques jours… Heureusement, pour l’instant, personne n’est malade. »

Confusion

Dois-je écrire de manière limpide ?
Si j’écris les idées qui me passent en tête, elles sont confuses, brouillonnes. Mais écrire, c’est remettre les idées dans l’ordre, organiser, classer, ranger, éliminer, réduire, synthétiser.
On ne peut pas tout dire, comme ça nous vient.
Quand ça vient clairement, quand les idées s’enchainent, évidemment, c’est simple, on pense, on écrit, on suit un raisonnement logique. C’est tellement plus facile.
C’est un texte explicatif, ceux qu’on apprend à écrire à l’école, pour le bac, pour les études.

Je relis un chapitre de roman que j’ai déjà réécrit. Plusieurs fois. La première, c’était un chapitre banal, comme on en croise partout. Un scénario de film hollywoodien, clair, tout est prévisible.
La deuxième, j’ai dû modifier, parce que j’ai voulu un narrateur différent, un type baigné par les sensations, submergé par les émotions.
J’ai fait un mix bizarre, qui ne va pas avec le reste du livre. Je le relis et j’en peux déjà plus de ce que j’ai fait. Je n’ai pas fini la première page que je lève les yeux au ciel, que je zappe rapidement, que l’histoire ne va pas. C’est de l’eau de rose, du cul pour du cul. Aucune ambition, aucune portée.
Je vais encore le réécrire, mais je m’emmêle les pinceaux, les scènes, les sensations. Je ne peux le supprimer, parce que le roman est écrit en alternant les narrateurs, si je le supprime, ça sera bancal. L’esthétique de la forme est importante.
Mais le fond…
Le fond, c’est que ça va être un chapitre confus. Brouillon, comme des idées qui s’enchainent et divaguent. Mais c’est logique, le type, que tout le monde croit organisé, clair, propre, il n’est pas comme ça, en dedans. Dedans, c’est le chaos, l’incertitude, le doute… et la confusion.

Où se situe la limite ? Parce que si j’écris comme il pense, on ne va plus rien comprendre, juste une succession de pensées, d’émotions et de sensations. Mais si j’organise, je classe, je clarifie… je sors de mon rôle d’auteur, je prends la place de ce narrateur pour que le lecteur continue de suivre… et je me trompe peut-être de chemin. Le lecteur est-il important ? Plus important que la cohérence de ma narration ? Plus important que mon personnage lui-même ? Est-ce que j’écris pour être lue ou pour faire vivre ce personnage ? Est-ce que je destine mon texte à être lu, à être publié, jugé, critiqué, apprécié ou est-ce que je cherche comment aller jusqu’au bout de cette idée, quitte à me retrouver dans une impasse ? Parce que ce roman, ça fait dix ans que je le retravaille, de temps en temps, que j’aimerais bien en venir à bout mais qu’il refuse de se rendre. Parce que je ne veux pas qu’il soit une simple histoire comme on en trouve ailleurs. Ça pourrait être tellement plus que ça pour moi

Survivre

Je suis prêt. Ça fait des années que je suis prêt. J’ai tout prévu : j’ai de la nourriture, des conserves, des rations de survie. J’ai de l’eau en bouteille, du papier toilette à gogo et bien sûr, mon couteau.
Je me suis entraîné à faire des nœuds avec des kilomètres de cordes, je sais construire un brancard avec des branches et des t-shirts, je sais faire du feu, construire un abri. Je suis prêt.
J’ai quelques pièces d’or en réserve pour faire du troc, de quoi filtrer l’eau de pluie et j’ai même une arbalète, pour me défendre.
J’ai prévu des jeux de société, des livres aussi, pour ne pas m’ennuyer quand le monde s’effondrera.

Des milliers de gens ont pris la fuite, les supermarchés ont été débordés. Le gouvernement a tout bloqué. Interdit de circuler. Ça y est…

Quatre jours qu’on est confinés. Que je n’ouvre plus ma porte. Je pourrais tenir des mois comme ça. Des années si je plante mes patates sur le balcon.

Ma femme est allée acheter de la salade ce matin, parce qu’elle en avait marre des rations de survie lyophilisées. Ma fille ne veut pas jouer à la bataille avec moi, elle préfère parler avec ses camarades sur Whatsapp. Mon patron m’engueule pas Skype parce que je n’ai pas rendu le dossier que je devais faire. Ce soir, on regardera un film en streaming assis dans le canapé.

Je pouvais survivre à la fin du monde.
A la vie quotidienne, confiné…

Invisible

Depuis longtemps, je me sens déconnectée. Je me suis déconnectée.
La frénésie de faire, le besoin de contact… et le vide quand on se rend compte que le fait de ne plus être là, ne change rien pour les autres. Qu’on crée ou qu’on ne fasse rien. Que la vie continue ailleurs, sans nous.

Devenir invisible.
L’avoir, en fait, toujours été, noyée au milieu des autres. Comme tant d’autres.

Depuis trois jours, les voilà qui font la même chose que moi, tous les jours. Je les regarde s’agiter, derrière leurs murs, car l’agitation du monde l’a déserté ailleurs. Envie d’y participer, parce que j’ai l’impression qu’un nouveau lien peut se nouer entre nous, puisque nous vivons la même chose. Parce que je me suis toujours sentie seule, vide, et que j’ai aussi besoin de contact. Continuer à me sentir à l’écart, rejetée.

Mais ne pas insister, car si c’est pour créer l’illusion que j’existe, à quoi bon ?

Mer du Nord

Le ciel est bas. Il fait beau pourtant, mais le ciel étouffe la mer comme une couche de coton. Il n’est pas nuageux, il est juste uniformément lumineux. Cette ambiance me paraît toujours irréelle, je ne l’ai croisée qu’ici. Aucune autre mer, aucun autre rivage n’a ce pouvoir d’être si intime et personnelle. Parfois, si le temps est à l’orage, la mer devient même fluorescente, la masse cotonneuse prenant une teinte vert d’eau.

Mais aujourd’hui il fait beau. Le vent balaye énergiquement la plage, soulevant une couche sèche de sable qui fouette les jambes et pique les yeux. La mer n’est jamais autant intime que dans ces cas-là. Elle est haute et si j’entrais dans l’eau, là à l’instant, il n’y aurait plus qu’elle et moi. Le ciel nous couverait comme une couette blanche et chaude. Un duvet pour garder ce moment. La mer n’est pas froide, même pas fraîche. En fait, elle est accueillante, presque chaude.

La lumière diffuse, la plage n’a pas d’immensité dans laquelle se perdre, se sentir petit. Ici, sur ma plage, entre les brises lames, à quelques mètres de la digue à peine, la mer se fait toute petite. Il n’y a pas de cris d’enfants ou de mouettes, la plage est déserte. Au loin, les bateaux continuent de passer, mais ils sont également si proches qu’on les croit à porter de doigts.

Les vagues elle-mêmes se font douces quand, comme aujourd’hui, le soleil est un cercle plus clair quelque part au-dessus de nos têtes. Quand l’orage est proche, quand il pleut, les vagues vous repoussent, trop hautes, trop dangereuses. Et pourtant, il suffit de les affronter pour que la mer redevienne une douce berceuse. Un lit chaud où l’on pourrait rester des heures, à écouter le reflux, à regarder le ciel qui n’a rien d’infini. La pluie elle-même ne vous dérangerait pas.

Mais aujourd’hui, le ciel est bas, il fait beau.