Quand le personnage n’en fait qu’à sa tête…

Quand on écrit, il arrive qu’un personnage n’en fasse qu’à sa tête. Cela peut paraître bizarre à dire, puisque c’est l’auteur qui écrit et donc a la main sur ses personnages, mais parfois, la logique de l’écriture s’éloigne du scénario prévu. Et un personnage dont le destin était tout tracé prend vie et part dans une autre direction.

Je sais que certains auteurs n’ont pas ce problème et pour d’autres c’est plutôt récurrent. Personnellement, je l’ai vécu assez souvent, mais j’ai toujours réussi à ramener l’histoire (en la modifiant parfois un peu) là où elle devait arriver, malgré les personnages « qui n’en font qu’à leur tête ».

C’est assez logique en fait : parce que lorsque l’on écrit, on va essayer de coller à la situation et suivre un plan n’est plus la priorité : il faut que le personnage ait une réaction logique et proportionnée à la scène, en fonction du caractère qu’on lui a donné. Quand on prépare un plan, c’est grossier, ce sont des grandes lignes, mais au moment de rédiger, on pense à tout un tas de détails qui peuvent modifier les réactions logiques des personnages. Ce qui explique qu’ils ne soient pas toujours là où on les attend.

Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que j’ai cru trouver ce problème dans un roman que j’ai lu récemment.

Dernièrement, j’ai lu Mansfield Park de Jane Austen. C’est un roman d’Austen, donc c’est romantique, l’héroïne va tomber amoureuse d’un type tout désigné, il va y avoir des obstacles, mais à la fin, ils vont se marier ! Voilà. C’est pas très dur de deviner qui va épouser qui, mais l’intérêt, c’est le déroulé de l’histoire et la manière dont les personnages vont tomber amoureux. Mais voilà, contrairement aux autres romans d’Austen où le dénouement est long, où elle prend le temps de détailler les moments où les deux amoureux réalisent qu’ils le sont, là, c’est…

Si vous souhaitez lire ce livre arrêtez-vous là. Allez le lire, et revenez ensuite ! Car je ne voudrais pas vous divulgâcher la fin.

Donc, je reprends : la fin est ici très abrupte. Après avoir étaler pendant des pages et des pages l’amour d’Edmond pour Miss Crawford, le retournement de situation est expédié en trois lignes. En fait, j’ai vraiment eu l’impression qu’à chaque fois que la situation aurait dû se retourner au profit de Fanny (ce qui arrive quand même deux ou trois fois…), Edmond continue à foncer tête baissé, totalement aveuglé par l’amour, et que l’auteur a essayé plusieurs fois de le faire revenir à la raison (Edmond, s’il te plait, reviens à mon plan de base !), le personnage n’a rien écouté et a continué dans sa propre direction.

C’est vraiment l’impression que j’ai eu durant la lecture et cette idée m’a vraiment marquée à la fin : quand, enfin, elle réussit à lui faire lâcher Miss Crawford, il ne part pas pour autant vers Fanny. Comme s’il ne voulait toujours pas voir que c’est elle qui lui est destinée !
Arrivée là, l’histoire étant déjà très longue, il faut en finir ! La fin est une description très rapide de la situation du genre « Bon ben, il se rend compte que Fanny est la femme idéale et il l’épouse, voilà, c’est fini ! » comme une auteure qui en aurait eu vraiment marre de son personnage et qui ramène l’histoire où elle doit être.

J’ai recommencé à lire

C’est tout bête, mais ça fait très longtemps que je ne lis plus. Plusieurs années.

J’ai arrêté de lire à peu près en même temps que j’ai arrêté d’écrire. Il y a eu plusieurs articles avec les différents confinements qui sont parus, expliquant que beaucoup de gens ne lisaient plus, parce qu’il faut avoir un horizon, de l’espoir pour pouvoir se projeter dans un livre. C’est exactement ce qui s’est passé.

Enfant, je lisais sans frénésie, comme un enfant qui aime à lire les aventures de certains de ses héros préférés. Mais je me souviens surtout des livres que je ne finissais pas. Pas une grosse lectrice.

Ado, je lisais un peu plus, grâce à des professeures qui ne nous imposaient pas vraiment de livres, mais des thèmes. Quelques livres restèrent parmi ces livres qu’on gardent avec soi toute sa vie.

Mais jusqu’à l’âge adulte, je n’ai jamais été une grosse lectrice. Adulte, j’ai commencé à lire, de manière assidue, durant la grossesse de mon troisième enfant. Cela a duré quelques années. En même temps est venu le besoin d’écrire. J’écrivais comme je lisais, de manière frénétique : un échappatoire à ma vie, avec des espoirs bien présents d’une vie différente pour l’avenir. Quelques années à un rythme très soutenu, et puis des questionnements, des interrogations, une profonde démotivation…

J’ai arrêté de lire avant d’arrêter d’écrire. Plus l’envie, j’avais l’impression qu’aucun livre ne m’offrait pas ce que j’en attendais. Et petit à petit, j’ai arrêté d’écrire. Ma vie n’a pas eu beaucoup d’objectifs depuis (à part celui de trouver un boulot qui paye… et qui me plaise suffisamment pour que je ne lâche pas au bout de 5 ans comme tous les autres), ça n’encourage pas à se projeter.

Juste pour dire que j’ai recommencé à lire…

Où il est question de genre à l’école.

[Précision puisqu’il va être question de genre : je parle ici, comme généralement sur ce blog, au masculin « neutre » parce que je suis de la vieille école et qu’il est plus facile pour moi de m’exprimer ainsi. No offence.]

La question du genre à l’école, en classe est problématique.

Je me la pose depuis plus d’un an. En fait, depuis que je suis remplaçante et que je passe beaucoup de temps en maternelle 1 .

A l’ESPE, pendant la formation, je me souviens d’un cours sur la maternelle où l’on nous demandait de faire très attention aux représentations, aux images qu’on proposait aux élèves. Ainsi, il ne fallait pas qu’un petit garçon représente le coin voiture et construction et une petite fille le coin des poupées et de la cuisine.

Alors que les autres stagiaires proposaient d’inverser, mettre un garçon aux poupées et la représentation d’une fille au coin voitures, je trouvais déjà plus logique de mettre juste une image de voitures et de poupées, sans ajouter d’enfants dessus. Ils savent comment faire, pas besoin d’enfants sur l’image. Mais pour les adultes, une image avec un enfant qui joue, c’est tellement plus joli ! Et c’est là que le problème se pose : on parle de ne pas stigmatiser, de ne pas induire des comportements stéréotypés 2, du coup, on pousse plutôt vers un inversement des rôles en croyant bien faire et en oubliant qu’on inculque certains stéréotypes dès le plus jeune âge sans même en avoir conscience.

Tableau présentant deux colonnes surmontées d'images : Les filles présentent un dessin expressif d'une petite fille très souriantes, les yeux plissés, les cheveux longs et bien coiffés, les bras ouvert, mains paumes vers le haut; les garçons sont représentés par un dessin très schématique d'un garçon, cheveux courts en brosse, moins souriant, les mains très schématiques sans réelle expression et portant un tshirt et short.
Tableau d’accueil d’une classe
de moyenne section vu l’année dernière :
les enfants, en arrivant, doivent eux-même se placer dans la bonne colonne et répondre aux normes imposées par les images (fille : très souriante, cheveux longs et robe, bras accueillants; garçon : cheveux courts, short, mains très schématisées et sourire moins marqué qui démarque une moindre injonction d’ouverture à l’autre)

Ainsi, dans beaucoup de classes de maternelle, le matin, on compte les élèves. Cela permet d’inscrire la comptine numérique dans la tête 3, et d’associer le principe « un nombre, une personne » qui permet d’acquérir le côté cardinal du nombre 4. Or, dans beaucoup de classes, on compte l’ensemble des élèves, puis l’ensemble des filles et l’ensemble des garçons 5. On applique déjà, à un âge où ils n’ont pas encore de conscience du genre, qu’il y a des filles et des garçons et qu’on doit se placer d’un côté ou de l’autre, sans autre choix. Je suis bien obligée de suivre les rituels, surtout lorsque je ne suis là que pour deux ou trois jours, mais à chaque fois cela me hérisse le poil. Combien de fois, il m’est arrivé de compter un garçon comme une fille parce qu’il avait les cheveux un peu longs ou les traits fins ? Les enfants eux-même se trompent souvent et se font reprendre par un adulte « Non, c’est un garçon. Non, c’est une fille. » A un moment où ils n’ont pas encore conscience de la sexualité ou des différences de genre, on le leur inculte, nous, adultes !

La plupart des profs le font en croyant bien faire en plus ! Notamment parce qu’on nous dit qu’il faut enseigner les stéréotypes culturels pour comprendre le monde et ensuite les déconstruire pour acquérir l’humour, la nuance, la contradiction du monde 6. Beaucoup de profs pensent donc qu’il est « bien » de construire le stéréotype fille/garçon pour le casser ensuite. Sauf que le stéréotype culturel qui aide à comprendre la littérature et l’art, n’est pas le même que le stéréotype systémique qui va s’imposer à l’individu : le stéréotype du grand méchant loup est extérieur à l’enfant : il pourra ou non choisir de l’incarner dans un jeu, mais on ne va pas lui dire « Tu es un grand méchant loup » tous les jours ! Alors que le stéréotype fille/garçon va s’imposer à l’enfant et à ses camarades : il se retrouvera en situation d’inconfort s’il joue aux poupées ou qu’elle joue aux voitures, même lorsque le discours sera « Les filles peuvent y jouer, les garçons aussi… » parce qu’inconsciemment on aura construit le côté garçons/voitures et filles/poupées 7, alors qu’il ne devrait y avoir aucun genre associé à quelque type d’activité que ce soit.

Cette question du genre, je me la pose encore plus depuis cette semaine à cause de trois évènements qui se sont déroulés en quelques jours, voire heures, d’intervalles.

J’ai regardé l’excellent et touchant documentaire de Sébastien Lifshitz « Petite Fille » 8. On découvre une petite fille, née garçon, qui n’a que 7 ans, qui se fait rabrouer par les adultes de l’école, du conservatoire, pour vouloir « être elle-même », on y voit la souffrance des parents face aux autres adultes, l’Éducation nationale surtout qui pose problème, la violence de certains enfants qui reproduisent l’exemple qu’on leur montre 9, alors que ça ne coûte rien de l’accepter en tant que fille ! Comme dit sa mère dans le reportage : « S’il n’y avait pas ce bout de papier qui indique « garçon » personne ne douterait que c’est une fille. » Mais on y voit heureusement aussi des enfants qui ne se posent pas de question et l’accepte comme elle est.

Deuxième évènement, j’ai appris qu’une lycéenne transgenre s’était suicidée dans ma ville. Au-delà de cet évènement, c’est surtout la réaction de la rectrice d’Académie qui m’a fait enrager. A elle seule, cette réaction montre combien le système est dysfonctionnel : la rectrice, je cite La Voix du Nord, « souhaite des formations « encore plus soutenues » du corps enseignant, afin d’améliorer l’accompagnement spécifique des élèves en transition de genre, et aussi en général « de ceux qui sont en souffrance. » » 10. Et dans son message de soutien à la famille de cette élève, la rectrice parle d’elle au masculin ! Les beaux discours sont trop nombreux, mais dans les faits, rarement appliqués 11, alors qu’il est tellement simple d’accepter que le genre d’une personne est celui qu’elle choisit. En plus, ici, il n’était pas question du pronom « iel » puisque cette lycéenne s’identifiait à l’un des deux genres officiellement reconnus par l’Éducation nationale…

Enfin, le troisième évènement a été plus personnel. Je finissais, hier, un remplacement long dans une classe de grande section, dans un quartier assez peu mixte et pas très riche. Les garçons y font déjà du foot, les filles sont toutes habillées en robes et cheveux longs. Je me suis appliquée à ne pas parler de filles ou de garçons, et à ne pas trop distinguer les genres au quotidien. C’est assez facile en fait, il suffit d’éviter les situations qui poseraient problème (on ferme le coin cuisine, on range les poupées et les voitures, on pousse vers les puzzles et le dessin). Une stratégie d’évitement, certes, mais en ce moment, avec la fatigue et la situation, je préfère éviter simplement tous les conflits 12. Pendant deux mois, j’ai donc réussi à ne pas avoir à gérer trop de « les filles font ci, les garçons ça ». Hier, dernier jour d’école avant les vacances, dernier jour de mon remplacement, j’ai accédé à leur demande, j’ai ouvert la cuisine, ressorti poupées et garage de voitures. Pour éviter tout débordement, j’ai imposé un quota de 4 élèves par coin et j’ai fait tourner les groupes. Évidemment, le premier groupe aux voitures était constitué exclusivement de garçons. Je dis » évidemment », parce que je n’ai pas imposé les groupes : j’ai demandé « qui voulait y aller » et les garçons se sont précipités sur les voitures. Une remarque est sortie alors, de la part d’un petit garçon, qu’il avait le droit de jouer aux voitures parce qu’il était un garçon. J’ai répondu, assez fort pour que tous entendent, que ce n’était pas une question de fille/garçon mais une question de places : que si une fille voulait jouer aux voitures, elle pouvait et que lui, en attendant son tour, avait le droit d’aller jouer aux poupées puisqu’il y restait une place. Dès le deuxième tour, les groupes étaient mixtes : les filles avaient entendu qu’elles « pouvaient » jouer aux voitures, que les garçons « pouvaient » jouer aux poupées, et je n’ai plus eu aucune remarque à ce sujet.

Tous ça pour en venir au fait : la question du genre n’est pas encore correctement abordée à l’école. Pourquoi ? Parce qu’on a sans doute toujours fait comme ça, que l’essence même de l’école de Jules Ferry était d’être pour tous/toutes mais « non mixte ». Parce qu’on nous a appris qu’il y avait les filles et les garçons, qu’on était soit l’un, soit l’autre et que l’entre-deux rend mal à l’aise. Parce qu’on nous « apprend » à enseigner mais qu’on nous apprend rarement à réfléchir sur sa pratique, sur les implications de chacun de nos gestes, de nos choix, de nos comportements.

Certes l’ESPE (INSPE désormais) impose des cours de « Pratiques réflexives », mais ces cours sont tellement inégaux selon les profs ! Et ils sont proposés à un moment de notre parcours où l’on se cherche encore et où l’on souhaite surtout « plaire » à notre hiérarchie pour être titularisé, ce qui ne permet pas de prendre le recul sur ce que l’on fait au quotidien. Qui se souvient, trois ans après, de ces quelques heures où l’on revenait sur sa pratique et où l’on analysait, en groupe, les problèmes et les solutions possibles ? Que beaucoup d’étudiants, alors, prenaient pour une perte de temps ? Quel professeur a suffisamment de temps, au quotidien, pour se poser et réfléchir à sa pratique et non, juste à comment il va faire pour enseigner telle ou telle notion ?

Mais je m’éloigne du sujet initial, donc je vais m’arrêter là. Sans véritable conclusion, car au fond, il n’y en a pas vraiment…

***

Notes :

1-Allez savoir pourquoi, j’ai très souvent remplacé en maternelle, plus qu’en élémentaire.

2-Type « les filles en rose, les garçons en bleu »

3-Il faut savoir dire la suite des nombres jusqu’à 30 en fin de maternelle… et ça tombe bien, les classes frôlent bien souvent les 30 élèves.

4-En gros , je compte 1 en touchant 1, 2 en touchant un deuxième élément, et ainsi de suite pour comprendre qu’à la fin, il y a 25 éléments parce que j’ai touché 25 éléments.

5-Le côté pratique : cela permet de répéter le début de la comptine au moins trois fois.

6-Le grand méchant loup est un bon exemple de stéréotype : il est méchant, il veut manger les enfants; ce qui permet, une fois le concept acquis, de comprendre l’humour d’autres histoires où le stéréotype est déconstruit : Si les enfants découvrent le loup avec Loulou de Solotaref, il peut leur être difficile de comprendre que le loup est une image d’ogre, et ils ne vont pas comprendre que Loulou, affamé, veut manger son ami lapin !

7-Construit par le « aussi », sous-entendant qu’à la base, c’est une activité de l’autre sexe.

8- https://www.youtube.com/watch?v=WxXoRUE-mIE

9- Spoiler : lorsque Sasha fait enfin sa rentrée en tant que fille, acceptée par l’école, les autres enfants ne se moquent plus. Comme quoi, ils ne font que reproduire le comportement des adultes !

10- https://www.lavoixdunord.fr/910027/article/2020-12-18/suicide-de-fouad-doit-travailler-sur-l-approche-bienveillante-affirme-la

11- En tout cas dans la hiérarchie, parce que nous, simples profs, on nous oblige à les mettre en pratique : bienveillance, acceptation du handicap, etc. Mais dès qu’on monte d’un cran hiérarchique, combien l’appliquent réellement ? Au-delà du discours, ils ne sont pas si nombreux que ça…

12- Au-delà de la problématique du genre, c’est surtout la problématique du bruit et du calme dans la classe qui m’a poussée à ne pas leur proposer ces activités. C’était une classe très bruyante et dissipée.

J’ai ai marre !

J’en ai marre !
J’en ai marre de croiser des classes où les enfants se traitent d’idiots entre eux, se dévalorisent sans cesse, se dénigrent, s’accusent de tricher les uns sur les autres, se dénoncent pour des comportements inappropriés (untel dessine au lieu de travailler, untel a bu de l’eau alors que ce n’est pas la récréation, untel s’est levé sans autorisation, untel triche…)

Je jouis !
Je jouis de voir ces élèves stupéfaits quand je leur réponds « Et alors ? », parce que je ne veux pas faire de ma « temporaire » classe un tribunal et que je préfère me concentrer sur les apprentissages, que si « tricher » ça aide le voisin à comprendre, je ne vois pas pourquoi je l’interdirais, que je n’ai rien à faire que toutes les réponses soient bonnes, que les cahiers soient parfaitement tenus, tant que les élèves font ce qu’ils peuvent !

Je suis fière !
Je suis fière de m’énerver contre une classe, de voir leurs corps se redresser, quand je crie que « Je ne veux entendre personne dire qu’il est bête ! » que « Dans ma carrière, je n’ai jamais vu aucun enfant idiot ou bête, je n’ai jamais vu que des enfants intelligents » et que « je ne vois aucun imbécile dans cette classe » car je sais que c’est un discours qu’ils n’entendent jamais, que c’est peut-être la première fois qu’ils voient un professeur s’énerver, non pas contre eux, mais contre les idées qu’on peut leur mettre dans la tête. Et tant pis si ça réveille les élèves et qu’à son retour, le professeur fait face à de l’indiscipline parce qu’il est incapable de bienveillance.
C’est sa faute, pas la mienne.

Somatisation

Le réveil n’a pas sonné.
Pas besoin.
Le corps sait, le corps se lève.

Le corps a faim. Le corps boit un verre d’eau. Envie de vomir.
L’estomac ne sait pas. Le cœur non plus.
Les larmes se préparent. Non, pas encore. Pas si tôt…

Le corps se rallonge.
Il est fatigué, il ne veut pas sortir. Mais il ne dort pas.
La gorge fait sentir son poids, elle veut exister, elle veut crier.
Mais le corps l’en empêche.
La tête a dit…

La tête se contredit aussi. Elle sait ce qui doit être fait. Mais ce qui sera fait ?
Elle sait qu’elle doit aller travailler, elle a engagé le corps. Privés de la liberté de choisir, de dire non, pour pouvoir se nourrir et vivre. Mais elle sait aussi ce qui doit être fait, pour le bien du corps… pour son bien à elle.

Elle ne le fera pas, parce qu’elle ne sait pas quoi faire. Si le corps ne va pas travailler, ils ne mangeront pas.

Mais le corps, lui, n’a pas faim. Juste la nausée…

Il fait beau

Il fait beau, un peu frais, mais le soleil est là, le ciel est bleu. Si j’y portais un peu mon attention, j’entendrais le chant des oiseaux. Je soupçonne une mésange charbonnière, bien que je n’en ai pas vu la queue et que mes connaissances en la matière se limitent à être sûre du fait que lorsque j’entends une mouette, c’est bien une mouette (alors qu’il s’agit en fait d’un goéland, mais tout le monde dit mouette, je le dit par mimétisme social). Le confinement a eu pour effet de m’interroger sur le chant des oiseaux que je ne vois pas.

C’est un peu comme ce virus, qu’on ne voit pas, ces malades dont les chiffres s’accumulent, ces morts qui font peur, mais qu’on ne voit pas. Je vois les gens passer dans la rue , chaque jour un peu plus nombreux. Au début, s’il passait une voiture et deux piétons à l’heure, c’était un maximum. Mais les véhicules sont de plus en plus nombreux, au point qu’il m’arrive de penser qu’il s’agit d’un jour normal. Les piétons aussi sont plus présents, comme si on avait oublié la peur des premiers jours, comme si on réalisait que le confinement n’empêche pas de sortir, ni de vivre. Et on oublie chaque jour un peu plus le danger, on pense s’en éloigner, se rapprocher de la fin, du retour à la normale.

Ce n’est qu’une illusion. La planète continue de tourner, le Soleil de se lever et de briller, quelque soit la situation sur Terre. On pense toujours qu’un jour triste ne peut être ensoleillé et que si le mariage est pluvieux, il sera forcément heureux. Comme si les astres avaient une influence sur nos émotions, sur les dangers ou les bonheurs qui nous entourent.

J’y pensais l’autre jour en allant au jardin. Il fait beau, frais, mais très beau. La terre est un peu sèche, comme elle l’est depuis longtemps, comme elle l’était l’année dernière au même moment. Lorsque nous avons planté des fleurs pour la première fois sur le terrain. Le lendemain de la mort de ma grand-mère. C’était un jour triste, il faisait froid et le ciel était gris. Un an après, le ciel est beau, bleu, la vie va, personne n’est malade, personne n’est mort depuis des mois. Tout va bien. C’est forcément lié.

Ça ne l’est pas. La terre n’est pas cruelle de nous offrir des floraisons, le ciel n’est pas ironique de resplendir comme un mois d’août alors que nous voyons nos proches malades, lutter, mourir. Tout comme ils ne comprennent pas notre tristesse lorsqu’ils nous accompagnent par leur froid et leur pluie. Car pour nous, le temps s’arrête, on ne sait plus quoi faire, quoi dire. On attend les nouvelles, la suite. Mais le monde continue. Celui-ci aura une journée de travail normal, ennuyeuse, l’autre vivra le plus beau jour de sa vie, pour l’un le temps passera trop vite et le dernier trouvera la journée interminable. Les drames et les joies de nos vies ne concernent que nous.

Nous les partageons parfois, parce que l’émotion est trop forte. Mais recevons-nous réellement ce que nous attendons ? On voudrait que le monde entier soit aussi triste que nous, on ne reçoit que des condoléances, sincères (réellement ou pas). Nous imprimons nos émotions, nos pensées, au monde qui nous entoure, mais ce n’est que ça : une impression.

Je pars bien loin. Je me dis que la journée d’hier sera la même que celle de demain. Que j’ai de la chance, que la maladie est bien loin. Dans ces conditions, oui, revenir à la normale semble ce qu’il faut faire. Mais je viens d’apprendre que derrière chez moi, quatre personnes sont mortes, emportées en quelques jours. Des gens que je n’ai jamais vu, jamais croisés, dont les noms ne m’évoquent rien. La maladie s’est rapprochée. Bien sûr, je n’en ai pas peur. Je me protège, je reste chez moi, je tourne en rond et me dit que retourner travailler serait certainement plus utile. Et il me faut un effort énorme pour comprendre que ce n’est pas le cas.

Je n’ai jamais été jusqu’au bout de La Peste de Camus. Je me souviens juste qu’il décrit des rues vides où tout semble s’être arrêté. Puis qu’au bout d’un moment, les gens, habitués, se sont remis à vivre normalement parce que la maladie n’était pas visible, que n’ayant pas été touché, on n’en avait plus peur. C’est peut-être une réinvention, je ne l’ai lu qu’une fois, d’un œil distrait, il y a longtemps. Mais j’ai l’impression qu’on en est là : la lassitude, le manque d’ennemi clairement identifiable (les terroristes, les pédophiles, le grand méchant loup), on se lasse de cette histoire et on retombe dans nos habitudes et nos travers. Car on ne peut pas avoir tout le temps peur, on veut résister, on veut continuer à vivre et qu’on ne vit vraiment que lorsqu’on a repris ses habitudes, rassurantes. Parce que nos esprits, paresseux, se refusent à accepter qu’en restant enfermés, qu’en respectant des gestes trop simples, on puisse vaincre. Il nous faut de l’action, du sensationnel, comme dans les romans ou les films. Or, tout n’est que banalité. Et le plus dur est là : lutter sans cesse contre soi-même pour ne pas retomber dans les habitudes d’une vie normale où la maladie n’existerait plus, oubliée. Et accepter qu’en ne faisant rien, on fait quand même quelque chose.

Ma vie en suspens

Trois semaines que je suis confinée. Trois semaines que je me promets de faire tout ce que je n’ai jamais le temps de faire. Me remettre à écrire sérieusement, à corriger ces romans qu’on me conseille d’envoyer à des éditeurs, reprendre le dessin, la peinture.

Mais je ne peux pas. Trop de bruits, de mouvements autour de moi.

C’est une excuse, j’y arrivai. Avant.

Je ne suis pas satisfaite de ma vie. Alors je lui trouve des tas de défauts. Et je tourne en rond dans mon appartement. La chambre des enfants n’est pas rangée. Je ne peux pas écrire. La cuisine est en bordel. Je ne peux pas écrire. Le linge est en train de sécher. Je ne peux pas écrire.

Écrire, c’est se retrouver en dedans. Être seul avec soi. Mais je n’aime plus être seule avec moi : il n’y a plus rien, en dedans. Je ne pense plus à rien, parce que longtemps, j’ai pensé à trop de choses. Les blessures m’ont rendues indifférentes à mes propres pensées. J’avais besoin de faire le vide. Mon esprit refuse de s’emplir.

Et je reste assise sur mon lit, contemplant le vide de mon existence. Ni chaude, ni froide. Juste ce qu’il faut pour ne pas penser, ne plus avancer.

Mea maxima culpa

Tu ne dois pas rêver, tu dois vivre ta vie ! Si tu le veux vraiment, tu pourras faire de ta vie, le rêve que tu imagines.

Je rêve ma vie et ça me paralyse. Parce que m’entendre dire que je peux y arriver, qu’un jour, mes rêves prendront vie, qu’on me reconnaitra à ma juste valeur, qu’on m’écoutera ou tout simplement qu’on m’aimera, que le monde ira mieux autour de moi, ça reporte l’échec sur moi. Mea culpa. C’est parce que je n’ai pas assez essayé, parce que je ne travaille pas assez, que ça ne marche pas.

Je vois que ça marche pour d’autres, qu’ils arrivent à des sommets que je n’ai jamais pu atteindre. Ils ne cessent de dire que c’est la volonté, que c’est le travail. Mais j’ai travaillé, j’ai fait ce qu’il fallait, de la volonté, j’en avais ! A m’épuiser ! Dépressions, corps à bout, mental sur la crête…

Et puis il y a eu le suicide social.

Au départ, j’ai été soulagée, le calme, l’apaisement. Ne plus penser à rien, ni aux autres, ne plus en avoir rien à faire, ne plus s’intéresser à tout ça. Remiser mes rêves au placard, me concentrer sur un autre boulot, d’autres espoirs, moins ambitieux, moins chatoyants. Une maison rangée et propre. Un planning des menus du mois. Un budget équilibré. Les papiers en ordre. Des petites victoires quotidiennes, tristes et sans ambition, mais faciles à conquérir. Rassurantes.

Et le doute.
Si j’avais continué, si je n’avais pas tout lâché, y serais-je parvenu aujourd’hui ? Et si je goutais à nouveau à ces fugaces moment où je me suis dit « Ca y est, je suis arrivée quelque part » sans y être jamais réellement parvenue.

Mais revenir dans cette ancienne vie n’est pas facile. On m’a oublié. On me prend de haut, comme si je débutais, comme si je n’y connaissais rien. On continue de me dire que le travail, l’ambition, ça paye toujours à la fin. Mais quel prix à payer pour ça ? Je me sens décalée.

Non, l’ambition n’est pas la clef, non, le travail n’est pas la solution. La persévérance, non plus. Je le sais : j’ai travaillé, j’ai espéré, pendant des années.

Et la seule chose qu’on me renvoie, c’est que si ça n’a pas marché, c’est que c’était de ma faute. Parce que j’ai cessé de jouer à leur jeu. Mea maxima culpa.

Une mère et sa fille

J’ai rêvé d’elles cette nuit. Je les ai vues, assises l’une en face de l’autre dans un salon, se disputant gentiment comme à chaque réunion de famille, des pics amusantes entre une fille et sa mère.

Cela fera bientôt un an. Six mois. Et je les vois toujours. Je les entends parfois.

Les gens partis ne sont pas vraiment morts.

C’est une évidence, ils se sont éloignés, on oublie de les appeler… mais ils sont toujours là. Quelque part. Un peu comme si le temps prenait sa revanche, la vie continue, une pensée surgit parfois, mais il faut continuer ce que l’on a à faire. On appellera demain, un jour. Jamais.

Je ne pense pas à la fin. Les derniers jours à l’hôpital, sous sédation. Je revois les balades, les réunions, les sottises et les rires. Je les sais encore en vie, quelque part, et si ce n’est que dans mon esprit, c’est déjà ça.

En attente

Officiellement, je travaille. Officieusement, je ne fais rien. J’attends qu’on m’appelle pour me dire de remplacer un collègue. Pour l’instant aucun malade à déplorer sur la circonscription. Je croise les doigts pour que ça n’arrive pas : pas que je n’aime pas travailler, mais je n’aime pas que les gens tombent malades.

Travail difficile en temps ordinaire, se glisser dans les chaussures d’un prof, ses habitudes, ses cours, ses programmations, ses élèves. Saisir le fonctionnement d’une classe, repérer les trublions, les motivés, les prénoms. Tenter de les faire réellement travailler, alors qu’on est arrivé en retard, qu’on ne reste qu’une journée ou deux, et ne pas se contenter d’aligner les exercices de révisions et les coloriages magiques (je n’en donne jamais). Mais on s’habitue. On peaufine, on repère ce qui fonctionne à (presque) tous les coups, ce qui ne marchent (presque) jamais.

Comment aborder ça en temps de confinement ? Dans une classe, vous voyez les élèves, vous voyez qu’ils n’ont pas encore vu cette notion, qu’ils ont des problèmes sur autre chose. S’adapter pour faire des trucs basiques qu’on peut se permettre, quand un professeur titulaire ne prend pas toujours le temps. Apprendre à toute une classe de CM2 a utiliser une règle correctement, pour faire des traits droits qui ne bougent pas par exemple, parce que ce devrait être acquis depuis longtemps mais ne l’est pas. Mais comment faire, à distance ? Pour obtenir les coordonnées des élèves, les codes de connexion du professeur ? Pour les programmations de la classe, les travaux déjà effectués ? Je me pose beaucoup de questions.

Il m’est arrivé d’entrer dans une classe dont les placards étaient fermés, les programmations et livres de cours à l’intérieur, les cahiers des élèves chez le professeur absent, le cahier-journal inexistant, la fiche de suivi pour le remplaçant non-remplie. Sur place, on se débrouille. On demande à la voisine de classe du papier, des indices sur les méthodes utilisées. Les élèves sont les premiers à vous aider aussi. Mais seule chez soi, face à une écran ?

Même la secrétaire de la circo avait l’air embarrassée par mes questions « On se débrouillera ! On apprend très vite depuis quelques jours… Heureusement, pour l’instant, personne n’est malade. »